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Claudie Haigneré au moment de son arrivée sur l'ISS en 2001

On connait l’astronaute, le médecin et la femme politique. Mais depuis 2009, Claudie Haigneré dirige Universcience. Il s’agit de l’organisme qui chapeaute le Palais de la Découverte et la Cité des Sciences et de l’Industrie. Celle qui a voyagé vers deux stations spatiales différentes, (Mir en 1996 et l’ISS en 2001), s’est fixée un nouvel objectif : la bonne transmission de la culture scientifique. Morceaux choisis d’une rencontre privilégiée…

 

LCS : Qu’est-ce qui vous a motivé pour prendre la tête d’Universcience ?

Claudie Haigneré : Cet engagement, ce plaisir, cette curiosité de la science et de la technique que j’ai eu la chance de vivre à différents niveaux, pas seulement en tant qu’astronaute mais aussi comme chercheur et médecin, il faut le transmettre et le partager. C’est ma mission dans cet établissement de trouver les formes d’interaction avec le public quelques soient les âges - les tous petits comme les plus grands -, pour leur redonner cette curiosité, ce questionnement critique afin de ne pas confondre information avec vérité scientifique, comprendre qu’il y a des savoirs établis et que nous sommes aujourd’hui dans quelque chose de très complexe où il peut y avoir des incertitudes. C’est la raison pour laquelle j’ai eu envie de m’engager dans cette nouvelle aventure.

 

Faisons un bond dans le temps en 1996 et transportons-nous à Baïkonour. Juste avant votre premier lancement, vous déclariez « A quelques heures du tir, je me sens plutôt cosmonaute et très rapidement après la mise en orbite, pratiquement immédiatement scientifique pour réaliser le programme… » Vous en souvenez-vous ?

Absolument. Quand on est en train de revêtir son scaphandre, de dire au revoir derrière la vitre à Baïkonour, de monter dans le bus qui vous emmène vers le pas de tir, ce sont des moments où l’équipage devient sacré car l’humain est également important. Il y a certes la mission et tout ce que cela implique mais vous êtes aussi dans l’émotion de vivre un tel moment. Depuis ma sélection en 1985, cela faisait donc onze ans que j’attendais de vivre ce moment. C’est pour cela que j’ai prononcé cette phrase à l’époque.

 

 

L’excitation du départ demeure-t-elle la même au premier comme au second lancement ?

Oui. C’est un moment unique. Je dis souvent que lors de ma première mission, j’ai vécu des moments intenses et d’autres un peu plus surprenant. Vous pouvez faire toutes les simulations possibles et passer des heures en centrifugeuse, mais il y a des choses que vous ne pouvez pas expérimenter au sol. C’est le cas de la rentrée avec l’ouverture des parachutes de freinage et cette grande coupole de mille mètres carrés qui se déploie et ça part dans tous les sens… ! Votre système vestibulaire n’est pas habitué à ces sensations. La surprise, c’est que l’on n’en profite pas seconde par seconde car on est justement surpris ! Mais au cours du second vol (c’était génial d’en avoir un second… !), j’ai profité de toutes les secondes !

 

Claudie Haigneré est ici en compagnie de Viktor Afanasyev et Konstantin Kozeyev après un entraînement en vue de la mission Andromède

Vous avez volé sur l’ISS et sur Mir, quelles différences avez-vous noté entre les deux systèmes ?

J’ai volé sur Mir à une période où elle comptait ses cinq modules. C’était un espace où les choses s’accumulaient quelque peu. Cela en faisait un objet incarné et vivant. Par contre, j’ai seulement vécu le début de l’ISS et je ne peux prétendre la connaître. Il n’y avait à l’époque que deux modules. Elle était toute petite et toute rangée. Le volume renforçait l’impression d’espace supplémentaire. La mission Cassiopée en 1996 avait donc une couleur franco-russe, bien que les vols Shuttle-Mir eussent démarrés dès l’année précédente. En 2001, je faisais partie de l’ESA, j’étais donc une Européenne de nationalité française.

 

Un programme scientifique, comment cela fonctionne finalement ?

Il y a plusieurs aspects. Quand vous êtes sur Terre, vous ne pouvez pas vous affranchir de la gravité au sol. Celle-ci est structurante pour un être vivant, un écoulement de fluide ou encore un alliage. Ce qui est intéressant pour les chercheurs, c’est justement de retirer la gravité pour voir comment un système va évoluer. En tant que laboratoire, la station est le seul endroit où l’on peut tester une hypothèse en apesanteur sur le développement d’une structure qu’elle soit ou non vivante. Mais on parle de recherche qui peut être très fondamentale… Je pense entre autre à l’effet piston sur le déplacement des fluides*. Dans le cas des sciences du vivant, le séjour en apesanteur représente en quelque sorte un « vieillissement » accéléré du corps. L’os, qui par exemple, n’a plus besoin de résister à des contraintes fortes, se déminéralise. Le muscle, qui n’a plus besoin de résister à des contraintes importantes finit par s’atrophier. Ce sont des aspects sur lesquels il faut encore travailler notamment pour les futures missions de longue durée comme la mission habitée vers Mars.

Soyuz acoplada MIR.jpg

Docking du Soyouz TM-24

Justement, selon vous, dans l’hypothèse d’un voyage vers Mars, est-ce que le corps humain est à même de supporter trois années dans l’espace

Avec l’exercice physique, je pense que cela peut être possible. Valeri Polyakov, qui détient toujours le record de durée du plus long vol** a passé une année dans l’espace. Même si cela me semble donc réalisable, il faut tout de même voir la charge de travail à « l’amarsissage ». Vous ne descendez pas sur Mars juste pour « descendre et remonter ». L’idée, c’est de développer des installations. Je pense qu’il y aura quand même un temps de réadaptation pour être efficace sur le plan des activités. Enfin, il y a le problème des radiations sur lequel il n’y a pour l’heure pas tellement de moyens de prévention.

 

Pourquoi dans la recherche scientifique faut-il raisonner sur le long terme ?

Dites-vous que sur un équipage de six personnes, tous ne font pas les mêmes expériences. Avant de pouvoir tirer les conclusions d’un savoir établi sur un échantillon, par exemple de trois personnes, il faut d’abord cumuler suffisamment de résultats.

 

Traditionnellement, le métier d’astronaute est ouvert à trois corps : pilotes, scientifiques et ingénieurs. Pensez-vous que cette profession, qui continue de faire rêver les plus jeunes, s’ouvrira un jour à d’autres métiers, mais aussi à davantage de femmes ?

Il n’y aucune raison pour que ce ne soit pas le cas. Quand j’ai fait ma sélection en 1985, il n’y avait que 10% de candidates sur 1000 postulants. J’ai été la seule retenue. Mais comme je le dis souvent, une femme sur cent, c’est plus que six hommes sur neuf cents. Quand on regarde la sélection de 2008, cela n’a pas changé. Et sur un total d’à peu près cinq cents soixante astronautes lancés depuis 1961, il y a dix pour cent de femmes.

 

Il faut encore faire évoluer les mentalités alors...

C’est l’un des objectifs que je me suis fixée à Universcience. Les jeunes filles sont encore soumises à des stéréotypes au moment de s’engager, en particulier sur des carrières scientifiques ou techniques. Les jeunes femmes ont parfois une mauvaise représentation d’un métier de chercheur. Il faut aussi que les scientifiques, et en particulier les chercheurs, mais aussi les ingénieurs se rendent dans les écoles pour expliquer, incarner leur métier. Aujourd’hui, grâce à l’influence de la télévision, les enfants ont peut-être plus facilement l’idée de ce qu’est un juge ou un médecin mais peut-être pas forcément celle d’un ingénieur ou d’un scientifique.

 

Quel regard portez-vous sur votre propre parcours durant vos missions spatiales ?

Ce fut une aventure à la fois humaine, scientifique et technique. Quand je dis humaine, c’est non seulement par rapport à soi. C’est également une aventure de l’Humanité car nous sommes multi culturels, hommes et femmes. C’est une petite partie de l’Humanité qui se doit de réussir. Nous n’avons pas le droit à l’échec. Et ça, c’est important. C’est dans la philosophie des astronautes. Quand l’objectif commun est le succès, je trouve que cela nous rend très créatifs pour trouver des solutions répondant aux objectifs assignés.

 

Propos recueillis par Antoine Meunier

 

 

 

Crédits photos : ESA (sauf mention contraire)

Crédit vidéo: INA

Contacts

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* Déplacement d’un liquide se faisant de manière différente en microgravité

**437 jours lors de la mission Mir LD-4 du 8/01/94 au 22/03/95

 

 

©                                                       La Chronique Spatiale (2014)

17 août 1996, Claudie André-Deshayes, pas encore Haigneré, s'envole pour la première fois dans l'espace. C'est le départ de la mission Cassiopée.

Tag(s) : #Interviews

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