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Il y a exactement quarante ans, Franck Borman, Jim Lovell et William Anders ont réussit le premier voyage habité de la Terre à la Lune. C’était le premier voyage interplanétaire humain qui allait permettre d’offrir à l’Amérique la victoire dans la Course à la Lune avant l’alunissage de Neil Armstrong et Buzz Aldrin quelques mois plus tard.

Curieuse année que 1968, le monde entier semble traverser une violente tempête. En février, trois étudiants américains trouvent la mort lors des manifestations pour les droits civiques en Caroline du Sud aux Etats-Unis.

Mais l’Amérique le 4 avril va connaître un véritable traumatisme. Le pasteur baptiste Martin Luther King est assassiné à Memphis. Des émeutes éclatent provoquant la mort de trente-neuf personnes. Le président Johnson finira par signer la loi sur les droits civiques que réclamait Luther King. Mais Le 5 juin, c’est une véritable réplique sismique à la mort du pasteur qui a lieu. Le sénateur Robert Kennedy, frère cadet de JFK assassiné cinq ans plus tôt, meurt à Los Angeles des suites d’une blessure par balle à la tête alors qu’il venait de remporter la bataille pour l’investiture aux primaires. Le chaos semble ne pas s’arrêter. Pendant l’été, des affrontements ont lieu à Chicago entre étudiants et forces de l'ordre lors de la Convention du Parti démocrate. Les étudiants américains s’insurgent contre la guerre du Viêt-Nam et remettent en cause le modèle de vie américain. Il est vrai que 76 milliards de dollars ont été votés pour le budget de la Défense contre 15 pour les dépenses sociales. Il y a de quoi provoquer une certaine grogne…

Dans le reste du monde, le ton monte également…

Les Etats-Unis ne sont pas en reste, s’ils sont empêtrés dans une guerre du Viêt-Nam qui n’en finit plus avec un demi million de soldats présent en Asie, l’Europe commence, elle aussi, à s’agiter, de troubles sociaux. Le 19 avril, en Italie, une grève éclate à l’usine textile Marzotto en Vénétie et les syndicats décrètent une grève générale au printemps. Le mois suivant, en France, les événements aujourd’hui tristement célèbres dans toutes les mémoires se déclenchent à Paris. A 17h15, le 3 mai 1968, le quartier de la Rue Champollion et de la Sorbonne se transforme en champ de bataille. Pendant près d’un mois, la France va vivre au rythme de remous sociaux et de grèves. La plus importante aura lieu le 21 mai et rassemblera près de quatre millions de personnes en colère.

En Europe de l’Est, la tension est également palpable. Ainsi, à Prague, le Printemps de Prague débute le 5 janvier et sera sévèrement réprimé par l’arrivée des troupes du Pacte de Varsovie durant l’été avec l’intervention de plus de 600 000 soldats. Seule les troupes roumaines ne participeront pas à cette opération. Malgré une entrevue entre Tchécoslovaques et Soviétiques le 29 juillet, le Printemps de Prague est anéanti par les forces Soviétiques.

Au bord du chaos ?

Après 23 ans de paix relative, le monde est en crise avec plusieurs conflits isolés. Mais les Américains et les Soviétiques, quant à eux, se livrent une autre bataille pour atteindre la Lune avant la fin de la décennie. A la mi 68, la CIA informa la NASA que les Soviétiques étaient pratiquement sur le point de gagner la partie. En Septembre, une fusée Proton lança Zond 5 effectuer un tour de Lune qui revint sans encombre avant d’amerrir dans l’océan Indien. Ses seuls passagers étaient des tortues et des mouches qui se portaient à merveille après un périple de 800 000 kilomètres à travers l’espace. Une performance similaire est rééditée le 10 novembre 1968 avec Zond 6. Lors du retour, la cabine se dépressurise accidentellement. Toutefois, pour la NASA, c’était l’ultime test de l’Union Soviétique avant un vol circumlunaire habité et aucun vaisseau Apollo n’avait encore volé. Il fallait réagir et vite. Finalement, le 11 octobre, une fusée Saturn IB emporte les astronautes Wally Schirra, Walter Cunningham et Donn Eisele, pour une mission d’une dizaine de jours qui se déroulera à la perfection avec notamment un rendez-vous orbital entre Apollo 7 et son étage S-IV B. L’échec d’Apollo 1 qui avait coûté la vie à Gus Grissom, Ed White et Roger Chaffee apparaissait désormais comme un mauvais souvenir.

La NASA reprenait donc confiance mais elle avait besoin de quelque chose qui lui assure un prestige sans égal mais surtout de gagner du terrain. Persuadés que les Soviétiques allaient passer à la vitesse supérieure après le succès de la mission automatique Zond 5 en septembre. Jim Webb, l’Administrateur de la NASA eut une conversation avec le Président Johnson pour que l’Agence puisse enfin envoyer des hommes effectuer le tout premier voyage interplanétaire. C’était extrêmement risqué, car Apollo 7 n’avait toujours pas volé, le logiciel pour faire voler le vaisseau autour de la Terre (ni même autour de la Lune) n’était même pas prêt.

Test du train spatial

En fait, Apollo 8 devait permettre de tester l’ensemble du train spatial en orbite lunaire. Une mission que devait commander l’astronaute Jim Mac-Divitt. Mais Grumman, le contractant de la NASA, avait pris du retard et l’essai risquait d’être retardé de plusieurs mois. Georges Low, responsable du programme des vaisseaux spatiaux à l’Agence, se demandait comment contourner cette difficulté. Pour sa part, Chris Kraft, responsable des vols, était extrêmement partagé car il voyait là un chemin risqué mais dans lequel il fallait malgré tout tenter de s’engager. Trois jours durant, les têtes pensantes de la NASA se réunirent pour définir ce que serait le profil de la mission Apollo 8. Finalement, seul serait envoyé le vaisseau Apollo qui serait placé sur une trajectoire dite de « retour libre ». C’est-à-dire que le vaisseau doit, après avoir contourné la Lune, revenir automatiquement vers la Terre.

Deke Slayton, le patron du Bureau des astronautes, convoqua Mac-Divitt pour lui expliquer la situation. Seulement ce dernier avait clairement fait comprendre que s’il y avait un vaisseau qu’il voulait piloter, c’était le module lunaire et pas un autre. Aussi, il y eut un échange d’équipage entre Apollo 8 et la mission suivante, dont le commandement revint finalement à Franck Borman. Il ne restait plus que l’approbation du nouvel Administrateur de la NASA, Thomas Payne, pour ce pari fou. Ce qui fut fait le 11 novembre…

Presque trois milles tonnes au décollage

La taille de la Saturn V impressionne par son gigantisme et ses 111 mètres qui se dressent au matin du 21 décembre 1968, sur le pas de tir 39A, ne peuvent laisser indifférent. Les astronautes Franck Borman, Jim Lovell et William Anders sont solidement sanglés dans leurs couchettes lorsque rugissent à 7h51 les moteurs du premier étage. La Saturn V décolle dans un torrent de flammes avant de se placer en orbite terrestre. Après deux tours de Terre, le troisième étage fut rallumé et propulsa Apollo 8 vers la Lune à la vitesse de 39 000 km/h. Même si des engins automatiques avaient déjà ouvert la voie depuis la toute fin des années 50, c’était quand même un voyage dans l’inconnu.

Lever de Terre

Pendant ce temps là à Moscou, on ne se faisait guère plus d’illusion, malgré la réussite de Zond 5, les cosmonautes du programme lunaire soviétique tentèrent d’obtenir l’autorisation d’un lancement lunaire auprès des responsables politiques malgré le manque de sûreté du vaisseau. Ce qui a vraisemblablement fait défaut à l’URSS dans leur programme lunaire habité, c’est le manque de fiabilité de ses fusées N1, équivalentes en taille à la Saturn V, dont la complexité a sans doute entraîné les quatre échecs au lancement entre 1969 et 1972.

Mais Borman, Lovell et Anders ignoraient tout des problèmes de la cosmonautique russe et à la veille de Noël. Ils atteindraient le point où ils allaient soit placer leur astronef sur orbite lunaire, ou alors ils laisseraient faire la mécanique céleste et reviendraient en retour libre. Pour qu’Apollo 8 se positionne correctement en orbite lunaire, le moteur principal du vaisseau devait fonctionner pendant exactement 247 secondes. Une fois le moteur arrêté, l’équipage placerait le vaisseau dans le sens du vol à l’aide des petits moteurs de contrôle d’attitude. Si le réacteur s’arrêtait trop tôt, les astronautes survoleraient la Lune sur une trajectoire qui ne leur permettrait pas de revenir vers la Terre. A contrario, si le moteur fonctionnait trop longtemps, le vaisseau  raterait l’orbite et s’écraserait sur la Lune. Et s’il ne fonctionnait pas et bien Apollo 8 reviendrait directement vers la Terre, catapulté par la Lune. Autant dire que toutes les précautions avaient été prises pour ce vol qui était un saut dans l’inconnu mais qui s’annonçait comme historique et le moment tant attendu arrivait, le passage derrière la face cachée de la Lune approchait.

Pendant plus de vingt minutes, toutes les transmissions seraient coupées entre Houston et le vaisseau. Au centre de contrôle, les voyants étaient au vert et Jerry Carr, capcom de l’époque, lança « vous êtes go sur toute la ligne* ». Et Jim Lovell répliqua d’un calme total : « On vous retrouve de l’autre côté.* » L’instant suivant, Apollo 8 disparut derrière la face cachée de la Lune et le moteur se mit à fonctionner à l’instant précis de ce qui était prévu par le plan de vol pour fonctionner pendant exactement…247 secondes. Lovell avoua plus tard que ce furent quand même « les quatre plus longues minutes de ma vie…* » Après ce qui parut être une éternité, Jerry Carr fut tout heureux de réentendre la voix de Lovell, ce qui déclencha un concert de sifflets et d’applaudissements dans la salle de contrôle. Apollo 8 avait réussi et évoluait sur une orbite quasi circulaire. Mais pour le monde entier, soit environ cinq cents millions de téléspectateurs sur la planète, pas question d’entendre des chiffres, il fallait leur donner la Lune telle que les astronautes la voyaient depuis les hublots de leur vaisseau :

« Essentiellement grise et sans couleur* », rapporta Jim Lovell

« Cela a l’air d’une vaste étendue désolée et inquiétante* », confia pour sa part Franck Borman.

Et Anders d’ajouter : « On peut voir que depuis une éternité, la Lune est bombardée par une multitude de météorites. Chaque centimètre carré est criblé de trous*. »

Vint ensuite ce qui demeure sans aucun doute le moment plus émouvant de toute la mission. Nous étions le soir du réveillon et les trois hommes faisaient afin de partager leur extraordinaire expérience et en cette nuit de noël, ils choisirent de citer un passage de la Genèse. Borman fut le dernier à lire et conclut par ce message de noël : « Et de la part de l’équipage d’Apollo 8, nous terminons en vous souhaitant, une bonne nuit, bonne chance, chance, joyeux noël et que Dieu vous bénisse – à tous, sur notre chère bonne Terre.* » Lorsque leur fragile esquif survolait le visage grêlé de la Lune, Borman ajouta avec une émotion non dissimulée qu’en observant la Terre il n’avait « jamais rien vu d’aussi beau et de saisissant de [sa] vie* ». Le vol interplanétaire venait certes de voir le jour mais il prenait une signification particulière.

La voie lunaire

Les astronautes d’Apollo 8 accomplirent dix révolutions autour de la Lune, le temps de prendre des photos destinées à sélectionner les futurs sites d’alunissage des prochaines missions. Mais le moment de repartir était venu. Vingt heures et une combustion d’environ cinq minutes du moteur principal plus tard, ils reprenaient le chemin de la Terre.

Après avoir tourné autour de la Lune, il ne restait maintenant plus qu’à se poser à la surface, ce qui fut réussi avec succès sept mois plus tard lors de la mission Apollo 11. Un second succès qui n’aurait jamais avoir pu lieu sans l’audace d’avoir envoyé Apollo 8 préparer le terrain. Et Franck Borman, Jim Lovell et Bill Anders reçurent de nombreux télégrammes de félicitations dont celui-ci : « Merci Apollo 8, vous avez sauvé 1968.* » La voie pour les premiers débarquements humains de 1969 était ouverte.

Une voie que la Chine devrait emprunter, à son tour, vers le milieu de la prochaine décennie mais il s'agit là d'une autre histoire.

Antoine Meunier

Sources

Pour la mission : www.nasa.gov

Pour les événements liés à 1968 : Le Monde2 Hors-Série / www.lejdd.fr (dossier « 1968 dans le monde ») / www.wikipedia.org

Photos : www.nasa.gov

Contacts

http://lachroniquespatiale.over-blog.fr

lachroniquespatiale@gmail.com

 

* Toutes les citations sont extraites du livre Ils voulaient la Lune par Deke Slayton et Alan Shepard (ed. J’ai Lu 1995)

 

Parution précédente : 18/12/2008

Tag(s) : #Histoire

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