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Le Groupe 2009 en compagnie de JF Clervoy. De Gauche à droite Luca Parmitano, Andreas Mogensen, Thomas Pesquet et Tim Peake. Assise, Samantha Cristoforetti.  Alexander Gerst n'est pas sur la photo  (ESA-A.Le Floc'h)

 

Cette semaine, La Chronique Spatiale accueille Thomas Pesquet. Le benjamin du Corps européen des astronautes (EAC), qui vient de fêter ses 33 ans, nous parle sans langue de bois de ses fonctions actuelles.

LCS : Voilà maintenant deux ans que vous avez intégré l’EAC. Y’a-t-il un souvenir particulier que vous retenez du « Basic Training » ?

Thomas Pesquet : Nous avons vécu beaucoup de choses tout au long des dix-huit mois de l’entraînement de base. Je me rappelle toutes les choses que nous avons pu vivre ensemble comme une vraie équipe. Je me souviens du vol parabolique. La première fois où nous avons flotté en apesanteur, nous nous tenions tous les uns aux autres et nous avons décollé tous les six. C’est une sensation tellement inhabituelle que cela nous avons tous ri ensemble. Ce sont des moments dont je me rappellerai toute ma vie. Je me souviens aussi du stage de survie quand nous avons passé une nuit entière dans le radeau de survie au large de la Sicile. Je me rappelle encore du coucher du soleil, des discussions que nous avions malgré les conditions un peu difficiles. Nous gardions le moral car nous étions tous ensemble.

LCS : Il y a toujours cette logique de groupe qui perdure entre vous six depuis 2009 ?

Tout a fait. C’était un peu une nouveauté car les astronautes européens étaient traditionnellement envoyés pour faire leurs classes à la NASA ou bien en Russie soit par un ou par deux. Tandis que là, l’Agence Spatiale Européenne ne voulait pas nous séparer car nous étions un groupe d’astronautes européens. Ils ont implémenté pour la première fois la formation de base en Europe. Nous avons été les premiers à suivre cela à l’EAC. C’est un gros challenge pour le centre des astronautes européens et je pense que cela a été très positif pour nous. 

Cela nous a permis de passer beaucoup de temps ensemble pour se connaître. Et maintenant nous formons une véritable équipe. Depuis le 22 novembre, nous sommes diplômés, nos emplois du temps sont plus « individuels ». L’époque des classes est un peu révolue mais nous restons en contact très régulièrement. Ce qui est très positif pour l’avenir.

LCS : Vous abordiez le vol parabolique. Quelle a été votre toute première pensée au moment ou vous vous êtes retrouvés en zéro G pour la première fois ?

Thomas Pesquet : …(Il réfléchit). En fait, j’espérais que cela allait durer longtemps. Dès que cela a commencé, j’ai eu un peu l’angoisse que cela s’arrête bien que l’on sache que cela ne dure qu’une vingtaine de secondes. Lorsqu’on commence à flotter, on a cette sensation vraiment agréable et on se dit : « j’espère que cela va continuer, j’espère que cela va continuer… ». Bon la bonne nouvelle, c’est que si tout va bien pour moi il devrait y avoir une période de ma vie ou cela continue pendant plus que quelques secondes…

LCS : Commence passe-t-on du pilotage d’un A320 à celui d’un Soyouz ?

Thomas Pesquet : Bizarrement, je trouve que c’est une suite assez logique. Cela fait appel à beaucoup de qualités similaires à celles que l’on demande à un pilote de ligne. Il y a une habilité un peu manœuvrière que l’on n’utilise pas souvent dans l’espace car dès qu’on le peut, on réalise les choses en automatique notamment pour des questions de sécurité. Ce qui est aussi très similaire c’est tout ce qui concerne, entre autres, les questions de trajectoire aux instruments. Il y a une sorte de matérialisation dans l’espace. Il faut garder une conscience de la situation bien que nos sens soient supprimés. Nous n’avons pas de vision quand on est dans le Soyouz. Il y a une toute petite fenêtre. Il faut suivre ses instruments, se représenter mentalement la trajectoire en fonction des informations qui arrivent. Il faut aussi énormément anticiper. Par exemple, on sait que vingt-deux minutes après le décollage il y a telle ou telle manœuvre à réaliser. Il faut toujours avoir un pas d’avance soit sur l’avion ou sur le Soyouz. La grande similitude aussi, c’est le travail en équipage. Nous faisons un travail basé sur les procédures et le contrôle mutuel où la communication technique doit être sans faille. Cela ne doit pas laisser de place à l’équivoque. Plus je progresse dans ma carrière spatiale et plus je me rends compte que le pilotage de ligne a des choses à apporter au monde spatial.201005001151

Entraînement dans l'A300 Zéro G. Un prélude à la vie en apesanteur (ESA-A.Le Floc'h)

LCS : Parlons du rôle de l’astronaute. On ne le sait pas forcément mais la plus grande partie de votre travail se passe au sol ?

Effectivement, comme vous le soulignez, nous passons 95 % de notre vie d’astronaute au sol, soit à s’entraîner soit à travailler dans les projets de l’ESA pour apporter l’expertise que l’on acquiert par le vol habité pour les projets futurs. Pour ma part, je travaille comme Eurocom - l’équivalent du capcom américain - c’est le « contrôleur aérien » de la partie européenne de l’ISS. Pour l’instant, nous nous formons donc à cela. Nous travaillons en tant qu’Eurocom depuis le centre de contrôle pour essayer d’assister nos collègues en orbite afin de les aider du mieux possible.

Par ailleurs, mon travail actuel comporte environ 30 % d’entraînement qu’il faut maintenir en permanence. Il faut aussi maintenir ses compétences et en acquérir de nouvelles afin d’être désigné sur une mission. Ensuite, il y a les travaux que l’on peut réaliser dans les projets de l’ESA. J’essaye d’apporter ma contribution au projet ATV dont l’amarrage du second exemplaire a eu lieu la semaine dernière. Maintenant, ce sera un projet récurrent pour apporter du fret à la station. De plus, Il y a notre condition physique à maintenir et toutes les activités de relations publiques. J’entretiens également mes compétences de pilote. Ceux d’entres nous qui sont pilotes doivent voler pour maintenir leur niveau. Au final, cela fait un emploi du temps assez plein mais assez varié…

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S'entraîner en permanence : un point capital. Ici, Thomas se prépare pour une simulation de sortie en scaphandre (ESA-E.T Blink)

LCS : Luca (Parmitano) vient d’être nommé pour l’Expedition 36 de 2013, peut-on dire que le Groupe 2009 est lancé ?

Thomas Pesquet : C’est vrai. Nous sommes un peu tous à bord avec lui. Nous travaillerons avec lui depuis le centre de contrôle en temps qu’Eurocom. Nous sommes toujours en communication très étroite avec lui. Il nous fait part de son expérience pour que, le jour où nous marcherons dans ses pas, nous ne rencontrions pas les mêmes difficultés.

LCS : Jouerez-vous un rôle particulier pendant sa mission ?

Thomas Pesquet : Oui, j’aurai la chance d’être le « lead » d’Eurocom. En plus du travail en console, cela consiste notamment à préparer le programme scientifique ou encore organiser tous les aspects humains de sa mission par exemple si c’est son anniversaire en orbite. Il s’agit d’amener ce type de valeur ajoutée qui vient de l’amitié de la connaissance que nous avons l’un de l’autre. Je serai donc amené à faire tout cela. L’un d’entre nous restera auprès de sa famille dans les phases un peu critiques – comme le lancement et la rentrée - pour veiller à ce que tout aille bien. Nous préparons déjà cette échéance de 2013.

LCS : La semaine dernière, Discovery s’est envolée pour la dernière fois. En temps que pilote, quel est a été votre sentiment ?

Thomas Pesquet : C’est toujours un moment fort. On a tendance à s’y habituer. C’est un peu dommage mais c’est humain. Parce que lorsqu’on voit décoller une navette au JT de 20h, cela ne fait pas plus de choses que de voir décoller un 747. Il y a un côté routinier. Pourtant quand on creuse un petit peu, on se rend compte de la somme d’efforts et du nombre de choses qui peuvent mal se passer et surtout du nombre de gens qui font en sorte que tout se passent bien ! Tout cela donne un peu l’impression de dépasser l’échelle humaine. Chaque fois que je vois cette machine partir, je me demande comment c’est possible. Mais moi qui connais un peu les rouages du milieu, j’ai toujours un peu de mal à m’en convaincre.

LCS : Surtout que c’était le dernier départ pour Discovery…

Thomas Pesquet : Ce n’est pas très grave. Il faut passer à la suite. Il faut être tourné vers l’avenir. Evidemment, on peut regretter la retraite de la navette. Mais il va y avoir quelque chose derrière, peut-être ferons-nous partie d’une aventure encore plus excitante ? Peut-être irons sur d’autres planètes. Il faut garder son optimisme. On ne peut pas savoir ce que l’avenir nous réserve. Je reconnais le caractère exceptionnel de la navette mais je ne me laisse pas aller à la nostalgie. Je pense surtout au travail mené d’arrache-pied en coopération par les agences spatiales pour le futur de l’exploration spatiale.

LCS : Le 12 avril, ce sera les 50 ans du vol de Gagarine. Comment allez-vous fêtez cet anniversaire ?

Thomas Pesquet : Il y aura un évènement à la Cité de l’Espace avec les cosmonautes russes ainsi qu’à la Cité des Sciences à Paris. Cela donnera lieu à beaucoup de choses avec le public. C’est aussi une bonne opportunité de regarder ce qui a été réalisé par nos amis russes, de s’inspirer de leurs méthodes. Ils ont une expérience beaucoup plus grande que la nôtre. Cela rappelle que nous avons des partenaires internationaux disposés à travailler avec nous. C’est une chance pour nous qu’il faut mettre à profit. De toute façon, les grands projets du futur ne seront pas individuels : Même les Etats-Unis ne peuvent entreprendre seuls quelque chose comme la station. Dans le contexte actuel, l’ISS représente déjà un peu un signe d’espoir. Parce que cela prouve que nous arrivons à une coopération internationale. Ce qui est peut-être le plus important.

Propos recueillis par Antoine Meunier

(Remerciements à Jean Coisne de l’EAC)

 

 

Crédits Photos : ESA - E.T Blink / ESA-A.Lefloc'h

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