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En 2008, Léopold Eyharts a pris part à la mission STS-122 de réception du module scientifique Colombus sur l'ISS
(Crédit photo: A.Meunier)
 
En 2008, le module scientifique a été amarré à la Station spatiale internationale (ISS). L’astronaute Léopold Eyharts, invité de La Chronique Spatiale cette semaine, revient sur la mission STS-122 qui, il y a cinq ans, a permis l’amarrage du laboratoire européen au complexe orbital international.

 

A la base vous deviez partir en décembre 2007, comment gère-t-on les reports qui peuvent survenir ?

Avec la navette, ce n’était pas une chose inhabituelle car nous étions mentalement préparés à un éventuel retard. Cependant, lorsque vous êtes installés dans le vaisseau et que vous attendez depuis trois heures en scaphandre et qu’une panne survient, cela peut être plus difficile à gérer. Pour notre part, même si nous avons pris deux mois de retard, nous sommes partis dès la « première fois » ! Sur un plan purement pratique, c’est appréciable. Certains équipages ont connu une interruption juste avant l’allumage des boosters. Ce qui est un peu frustrant. Notre équipage est simplement retourné à l’entraînement. Ces deux mois de report nous ont ainsi permis d’approfondir certains points de la mission et de passer noël en famille, ce qui n’est pas non plus une mauvaise chose.

Quelles ont été vos contraintes pour ce vol ?

J’étais limité dans le temps. Je partais avec Atlantis et je revenais avec Endeavour (STS-123 arrivée le 11 mars 2008). En 2008, il n’y avait que trois personnes dans la station, et pour des raisons de rotation d’équipage, je ne pouvais pas rester en tant qu’astronaute non américain au-delà du départ du Soyouz. Celui qui devait notamment redescendre Peggy Whitson et Youri Malenchenko. Je ne pouvais pas rester au-delà sinon Peggy (Whitson) serait redescendue avec le vaisseau russe et il n’y aurait plus eu d’astronaute américain à bord. Cependant, si Endeavour (STS-123) avait eu du retard je serai reparti avec le Soyouz. Et les deux mois de retard impliquaient aussi un vol plus compressé. Cette mission qui devait initialement faire trois mois et demi s’est vue réduite à moins de deux mois. Un vol de longue durée « court », mais qui a tout de même permis l’amarrage et l’activation de Colombus.

 

Le module Colombus est arrimé perpendiculairement au module américain Harmony

 

Depuis le début de cette année les Soyouz rallient l’ISS en six heures, est-ce qu'une procédure similaire aurait pu être possible avec le Shuttle ?

C’est difficile de répondre. Je sais que les Russes voulaient le faire depuis longtemps. Avec la navette cela aurait été plus compliqué. Car depuis Columbia, elle faisait l’objet d’inspections supplémentaires de sécurité sur son bouclier thermique après le décollage et avant l’amarrage. Il y avait ensuite une reconfiguration à effectuer une fois en orbite. Il faut aussi tenir compte de la gestion des ergols que l’on essaye d’économiser afin de permettre à l’orbiteur de passer le plus de temps possible en orbite. Personnellement, lors de mon vol sur Soyouz en 1998, j’ai trouvé ces 48 heures assez bienvenue car nous restions au calme pendant deux jours. Il y a peu d’opération dans le Soyouz alors on s’adapte à la fois physiquement et mentalement. Tandis qu’en six heures, on est tout de suite dans le travail, ce qui est plus éprouvant notamment avec les opérations de départ et d’amarrage.

Venons-en maintenant à Columbus. Lorsqu’on réécoute vos communications avec Houston (disponibles sur Youtube)…

On les trouve encore ! (Rires)

Absolument ! Il y a des choses qui circulent… Et au moment où vous annoncez l’amarrage de Colombus, on sent clairement que vous êtes émus…

C’est toujours un moment d’émotion. Les astronautes sont ceux qui font le travail d’installation des modules mais nous sommes au bout de la chaîne. On pense aussi à ceux qui ont travaillé avant nous sur le module car c’est un programme qui a commencé il y a une vingtaine d’années. Il y a des gens qui ont dédié une grande partie de leur carrière à préparer ce laboratoire. Alors oui bien sur, c’est toujours un grand moment car c’était l’élément européen. J’imagine que c’était la même chose pour les japonais lorsque Kibo est arrivé. Je pense que les Russes et les Américains sont rompus à ces opérations depuis longtemps. Mais il est évident que pour nous, européens et japonais, c’était un moment d’une grande importance car il s’agissait des premiers modules qui n’étaient ni américains ni russes.

 

Colombus a été extrait de la soute de la navette à l'aide du bras robot Canadarm 2

Avec trois modules supplémentaires, 2008 se veut donc une année charnière pour l’ISS ?

Tout a fait. Colombus est le premier élément non russe et non américain à s’amarrer sur l’ISS. Cependant, il faut souligner que la mission de l’Expedition 16, dont je faisais partie, a commencé très en amont dès le mois d’octobre 2007 avec l’installation du Nœud de jonction numéro deux (Node 2) où Colombus est à présent installé. Cet élément ne pouvait être disposé à la place qu’il occupe aujourd’hui, il a fallu le positionner ailleurs. Avant l’arrivée du module, il y a eu pas mal de reconfiguration avant de pouvoir dire : "c’est bon, on peut envoyer Atlantis avec Colombus." Il y eut même quelques frayeurs lors de la mission ou le Node 2 fut installé puisqu’un panneau solaire de l’ISS avait été endommagé. Cela créait des problèmes de puissances électriques. Une sortie dans l'espace assez périlleuse a du être improvisée pour réparer ce panneau*.

Cinq ans après quel bilan peut-on faire sur Colombus?

Il est exploité en permanence dans les limites de la participation de l’ESA dans le programme (8,6 %). Il faut aussi rappeler que nous partageons ses installations scientifiques avec la NASA. Presque 40 % de ses installations scientifiques appartiennent à l’agence spatiale américaine. Néanmoins, au bout de cinq années d’exploitation, il n’y a pas eu d’incident majeur à part les problèmes inhérents qui peuvent survenir sur une exploitation aussi longue. Le seul problème vraiment important que nous ayons à gérer est la panne d’une pompe à eau sur le refroidissement interne du module et pour laquelle nous n’avons pas actuellement de redondance.

En terme d’avancées scientifiques, que peut-on évoquer ?

Dans un premier temps, il faut rappeler que nous avons une centaine d’installations scientifiques à bord de l’ISS. Cela veut dire une « base » de supports qui peut accueillir des expériences que l’on peut faire fonctionner pendant quelques semaines, quelques mois ou quelques années. Ensuite nous mettons autre chose. Avec STS-122, nous avons amené une expérience que nous avons montée sur une plateforme extérieure de Colombus qui s’appelle SOLAR, (observation des radiations) et qui tourne depuis cinq ans. Que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’ISS, chaque module dispose d’un certains nombre d’installations scientifiques sur lesquelles il est possible de disposer des expériences. Avec Colombus, nous avons un laboratoire de physique des fluides dans lequel nous faisions encore tourner jusqu’à très récemment une expérience appelée Geoflow. Il s’agit d’une expérience de géophysique simulant les couches internes de la Terre. De plus, quand nous avons activé Colombus, nous avons lancé une expérience de croissance des plantes sur le laboratoire Biolab. C’était la première expérience faite à bord lorsque j’étais sur l’Expedition 16. Pour leur part, les Américains ont deux bâtis scientifiques (Human Research Facility) leur permettant de faire de la médecine spatiale. C’est en quelque sorte un mini hôpital car on peut faire de l’écographie du corps et des yeux.

Au cours de l'Expedition 16, commandée par Peggy Whitson, Leopold accomplissait sa seconde mission après Soyouz TM-27 en 1998. (De gauche à droite : Clayton Anderson, Dan Tani, Leopold Eyharts, Garret Reisman. Yuri Malenchenko et Peggy Whitson)

 

Pourquoi dans l’astronautique, et peut-être les vols habités en particulier, faut-il raisonner sur le long terme ?

Pas plus que sur Terre. Sauf qu’il est plus facile de faire évoluer les moyens sur la Terre tout simplement. Pourquoi cela prend du temps ? Prenez l’exemple du Spectromètre AMS-02** placé à l’extérieur station, c’est un instrument qui va fonctionner plusieurs années. A l’inverse, vous aurez des expériences qui ne fonctionneront que pendant quelques jours. Cela arrivait quand il y avait des rotations de Soyouz. Il y a donc toute une étendue d’expériences différentes. L’intérêt de la station par rapport à tout ce que nous avons vu jusqu’à maintenant c’est que c’est un laboratoire permanent conçu pour la recherche scientifique dans son ensemble. Alors oui, cela prend du temps mais la recherche sur Terre prend elle aussi du temps.

L’ISS devrait normalement être exploitée jusqu’en 2020. Selon vous, quelle sera la suite des vols habités ?

C’est une question difficile, (il sourit). Jusqu’en 2010 les Américains avaient encore une idée claire avec le programme Constellation de retour sur la Lune. Mais il s’est avéré que cela dépassait les capacités budgétaires de ce qui était alloué même en stoppant la navette spatiale. Aujourd’hui, c’est un peu plus flou. Allez sur Mars, c’est compliqué. C’est également très risqué et aujourd’hui nous n’avons pas toute la technologie qui serait nécessaire pour ce genre de mission. Personnellement, je pense que cela prendra encore du temps avant qu’une mission de ce type puisse se réaliser. Je pense notamment au rayonnement galactique dont on ne sait pas encore se protéger.

Après STS-122 quelle sera votre prochaine mission ?

Je participe toujours aux opérations de soutiens de Colombus et de l’ATV. Mais mon rôle aujourd’hui est d’utiliser l’expérience que j’ai acquise pour soutenir les projets futurs. Car avec l’ISS il est aussi également important de pouvoir préparer l’avenir…

Propos recueillis par Antoine Meunier

 

 

 

Crédits photos :  NASA

Contacts

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lachroniquespatiale@gmail.com

 

*Il s’agit de la mission STS-120 commandée par Madame Pamela Melroy au cours de laquelle Scott Parazynski effectua une sortie particulièrement acrobatique pour réparer une déchirure dans un panneau solaire.

 

**AMS-02 : Spectromètre Magnétique Alpha : Expérience de physique des particules livrée par la navette Endeavour au cours de la mission STS-134

 

(Dernière mise à jour : 3/10/2013)

 

©                                                       La Chronique Spatiale (2013)

 

Tag(s) : #Interviews

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